La disparition de 6,5 milliards de francs CFA, une somme colossale confiée par la Communauté Économique de l'Afrique de l'Ouest (CEAO), a profondément secoué la région à la suite d'un scandale financier retentissant survenu au milieu des années 1980. Au cœur de cette affaire de détournement de fonds se trouvait Mohamed Tiékoura Diawara, une figure alors éminente de la scène politique et économique ouest-africaine. Les événements ont pris une tournure critique lorsque la CEAO a sollicité le rapatriement de ces fonds, également au milieu des années 1980, mettant en lumière des irrégularités flagrantes. Ces sommes considérables avaient été placées sous la responsabilité directe de M. Diawara, et leur absence a déclenché une crise majeure. Cette affaire a marqué un tournant décisif non seulement pour l'avenir de la CEAO, mais aussi pour les pratiques de gouvernance financière et la lutte contre la corruption dans la région. La révélation de cette disparition a mis en évidence la nécessité d'une plus grande transparence et d'une meilleure reddition de comptes au sein des institutions régionales.
Un Économiste au Sommet
Mohamed Diawara, dont le parcours académique et politique est notable, est né le 23 mai 1928 à Dori, une ville située au Burkina Faso. Son éducation initiale l'a mené au Lycée Faidherbe de Saint-Louis, au Sénégal, une institution réputée pour la qualité de son enseignement. Par la suite, il a poursuivi un enseignement supérieur en France, où il a acquis une formation solide qui allait le préparer à des responsabilités importantes. Son ascension politique a été fulgurante, le conduisant à occuper la fonction prestigieuse de Ministre du Plan en Côte d'Ivoire. M. Diawara a exercé ce rôle influent de 1968 à 1977, une période durant laquelle il a joué un rôle clé dans l'élaboration et la mise en œuvre des stratégies de planification économique du pays, contribuant ainsi à son développement. Après son départ du gouvernement ivoirien, il n'est pas resté inactif et a fondé le Club de Dakar. Cette organisation a été établie dans un contexte de réflexion intense sur les défis et les opportunités du développement africain, cherchant à promouvoir le dialogue et la coopération entre les acteurs économiques et politiques du continent.
Le Plan de Transfert Audacieux
Au début des années 1980, Mohamed Diawara s'est tourné vers la Communauté Économique de l'Afrique de l'Ouest (CEAO) avec une proposition d'intermédiation financière. Dans ce cadre, M. Diawara a présenté un plan ambitieux : il a proposé de transférer les fonds de la CEAO à l'étranger. Son argument principal était la possibilité d'obtenir des taux d'intérêt plus élevés sur les marchés internationaux, promettant ainsi une meilleure rentabilité pour les réserves de l'organisation. Cette proposition, séduisante sur le papier, a été acceptée. Par la suite, il a transféré une somme considérable de 6,5 milliards de francs CFA à un autre intermédiaire, dans le but de les placer sur des marchés financiers internationaux. Malheureusement, cette somme, une fois placée, s'est avérée manquante au moment où la CEAO a cherché à y accéder.
La CEAO disposait alors d'un fonds de réserve stratégique, nommé Fosidec, dont la vocation était de financer des projets de développement et de coopération au sein des États membres. Les 6,5 milliards de francs CFA qui ont disparu provenaient précisément de ce fonds, ce qui a rendu leur perte d'autant plus préjudiciable pour les initiatives régionales. Selon les informations disponibles à l'époque, les fonds auraient été placés dans des banques suisses, réputées pour leur discrétion et leur solidité. Cependant, malgré les requêtes répétées et l'urgence de la situation, Mohamed Diawara n'a pas été en mesure de fournir une comptabilité transparente concernant ces fonds. L'absence de traçabilité claire et de documents justificatifs a rapidement soulevé des questions persistantes et graves sur la gestion de ces sommes considérables. Le plan de transfert audacieux, initialement présenté comme une opportunité d'optimisation financière et de rendement accru, a ainsi mené de manière inattendue et dramatique à la disparition pure et simple des fonds. Cette situation alarmante a marqué le début d'une enquête approfondie et d'une crise de confiance majeure au sein de l'organisation régionale.
Arrestation et Procès sous Sankara
L'affaire a pris une tournure judiciaire spectaculaire le 28 octobre 1984, lorsque Mohamed Diawara a été arrêté lors d'un sommet de la Communauté Économique de l'Afrique de l'Ouest (CEAO) qui se tenait à Bamako, la capitale du Mali. À cette période, Thomas Sankara était le dirigeant du Burkina Faso, et son gouvernement était connu pour sa ferme détermination à lutter contre la corruption et à assainir la gestion des affaires publiques. L'arrestation de M. Diawara n'a pas été isolée. Moussa Ngom, ressortissant sénégalais et Secrétaire général de la CEAO, une figure clé de l'organisation, a été arrêté en même temps que M. Diawara, soulignant l'ampleur de l'enquête. Moussa Diakité, un Malien qui occupait le poste de Directeur du Fosidec – le fonds même d'où provenaient les sommes disparues – a également fait partie des personnes interpellées aux côtés de M. Diawara. Ce trio de hauts responsables a ensuite été extradé vers Ouagadougou, au Burkina Faso, où ils devaient faire face à la justice.
Le procès s'est déroulé devant les Tribunaux populaires de la Révolution (TPR), des juridictions spéciales mises en place sous le régime de Thomas Sankara. En avril 1986, après des délibérations, les TPR ont prononcé une condamnation sévère à l'encontre de M. Diawara. Il a été reconnu coupable et condamné à 15 ans de prison, une peine qui reflétait la gravité des accusations de détournement de fonds. En plus de cette peine privative de liberté, il lui a également été ordonné de céder ses biens. Cette confiscation de ses actifs était destinée à permettre le remboursement, au moins partiel, des fonds détournés, marquant ainsi une tentative de réparation pour le préjudice financier subi par la CEAO. Cette décision judiciaire a constitué une étape importante et symbolique dans l'affaire de la disparition des 6,5 milliards de francs CFA, envoyant un message fort sur la volonté du régime en place de combattre l'impunité.
Conséquences et Héritage
Après sa condamnation et plusieurs années de détention, Mohamed Diawara a été libéré au début des années 1990. De retour en Côte d'Ivoire, son pays d'adoption, il n'est pas resté en marge de la vie politique. Il a exercé un rôle de conseiller stratégique discret, mais influent, auprès de deux présidents ivoiriens successifs : Henri Konan Bédié et Laurent Gbagbo. Sa longue expérience et sa connaissance des rouages économiques et politiques de la région ont sans doute été précieuses. Mohamed Diawara est décédé en 2004 à Abidjan, marquant la fin d'une vie publique contrastée.
Parallèlement, l'affaire a eu des répercussions significatives et durables sur la Communauté Économique de l'Afrique de l'Ouest (CEAO) elle-même. Le scandale, la perte de fonds et la crise de confiance qui en a résulté ont profondément affaibli l'organisation. Incapable de se remettre de ce coup financier et moral, la CEAO a finalement été dissoute. Elle a été remplacée par une nouvelle institution, l'Union Économique et Monétaire Ouest Africaine (UEMOA), en 1994. Selon les analyses de l'époque et des historiens, la CEAO a été liquidée non seulement financièrement par la disparition de ses fonds, mais aussi moralement par l'ampleur du scandale et la perte de crédibilité auprès de ses membres et de la communauté internationale. L'affaire Mohamed Diawara reste ainsi un cas emblématique des défis de gouvernance et de transparence financière auxquels l'Afrique de l'Ouest a été confrontée.